Photojournalisme et internet : bouée de sauvetage ou coup de grâce ?

Lorsque il arrive sur le site, deux questions interpellent le visiteur :

« Et si vous étiez sur la liste de diffusion de Robert Capa en 1944 ? Et si Don Mc Cullin bloguait depuis le Vietnam ? »

Elles sont immédiatement suivies d’une suggestion :

« Maintenant, imaginez que c’est vous qui les envoyiez là-bas… »

Le site emphas.is a été lancé en janvier dernier, et propose aux internautes de financer directement les projets photojournalistiques de leur choix parmi ceux présentés sur la plateforme. En bref, il s’agit d’une initiative de type de celle qui a rendu célèbre, en 2008, le site spot.us ou kickstarter, fondé sur le principe de crowdfunding : les internautes ont la possibilité de financer directement, sur la base du don, des projets journalistiques ou artistiques qu’ils jugent dignes d’intérêt. La nouveauté d’emphas.is est de se concentrer uniquement sur le photojournalisme, cette discipline jugée moribonde après le redressement judiciaire de l’agence Sigma en 2009, une des agences pionnières qui avait été créée en 1967.

Cette fermeture sonnait la fin de l’âge d’or du photojournalisme. Mais surtout, elle mettait un coup de grâce à l’image d’Epinal du photoreporter qui prenait son moyen format télémétrique et sautait dans un DC 10 pour aller couvrir la dernière guerre post coloniale en Afrique. Les années 1990 et 2000, sur fond de crise de la presse, ont vu la délocalisation du photojournalisme : maintenant, on préfère acheter des clichés de photographes locaux, qui ont souvent autant de talent que ceux envoyés par les agences prestigieuses, mais sont autrement moins onéreux. Ceux-ci peuvent, avec internet, envoyer leurs clichés numériques d’un bout à l’autre du globe.

Sans verser dans la louange du crowdsourcing, dont le rôle a été largement exagéré (le seul cliché amateur pris avec un téléphone portable d’un évènement marquant est celui de l’amerrissage forcé de l’airbus sur l’Hudson en 2009), internet a en effet profondément changé l’approche du photojournaliste.

La profession s’est ainsi précarisée : il n’est pas rare de voir un ancien photoreporter de guerre reconverti dans la presse people, et pour cause : l’équipement (téléobjectif à plus de 800 de focal) et les compétences (comment savoir se cacher en terrain hostile) sont les mêmes. Les initiatives telles que celle développée par emphas.is pourraient ainsi remettre d’aplomb une profession moribonde, en pariant sur l’intérêt du public pour des travaux photographiques de qualité, et ainsi assurer un financement aux photojournalistes qui assurent le suivi de conflits ou de dossiers particuliers, comme Stanley Greene le fait pour la Tchétchénie. Reste à savoir si les projets financés de cette manière diffèreront vraiment de ceux commandés par les médias traditionnels ; c’est-à-dire : est-ce que le rôle joué par internet, en connectant directement les photojournalistes et le public, annonce un renouvellement de la profession ?

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A propos Marie Maurisse

Journaliste en Suisse
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