Internet à l’heure de la modération

Pourquoi se contenter de la lecture d’un article quand on peut également l’annoter ? Depuis plusieurs années, les commentaires d’internautes se multiplient sur la toile. Si certains contribuent à enrichir le débat, posent de nouvelles questions ou apportent un complément à l’information, d’autres en revanche font preuve d’une agressivité et d’un racisme intolérables. Certains sujets sont particulièrement polémiques, comme l’on peut se rendre compte à la lecture du palmarès des « articles les plus commentés, les plus envoyés et les plus partagés » publié chaque année sur le site du journal Le Monde. Des sujets sur la burqa, l’immigration ou l’homosexualité donnent toujours lieu à des avalanches de messages injurieux. La modération des commentaires en ligne n’est donc pas une mince affaire…

Pour faire face au déferlement de ces messages diffamatoires et/ou orduriers, les médias en ligne ont adopté différentes stratégies. Un nombre croissant de médias, comme L’Equipe ou le Journal du Dimanche, ont fait le choix de la sous-traitance pour la modération des commentaires, qui sont lus avant d’être visibles en ligne. Les sociétés de modération les plus connues – Netino, Idixit ou Concileo, entre autres- proposent à leurs clients une veille continue, rendue possible par la délocalisation de modérateurs dans des pays francophones. S’ils repèrent des messages suicidaires ou pédophiles, les modérateurs sont tenus de prévenir une plate-forme de gendarmerie.

Avec l’essor du web participatif, les modérateurs se trouvent confrontés à l’émergence de pratiques nouvelles, comme les « attaques » concertées de groupes politiques ou de lobbying, extrêmement organisés. L’extrême-droite et les gouvernements étrangers-très attentifs à ce que la presse française dit d’eux- sont particulièrement mis en cause dans ces commentaires qui tiennent souvent de la propagande insidieuse. Publiez un reportage sur la Syrie, et vous verrez affluer en peu de temps des milliers de commentaires pro Bachar El-Assad. Idem pour la Russie ou la Chine, qui cherchent à garder le contrôle de leurs images médiatiques respectives.

Seuls moyens d’action des modérateurs : la suppression des messages qui ne rentrent pas dans le cadre fixé par la charte, ou la fermeture des conversations pour certains articles. Avec, en dernier recours, le blocage de l’adresse IP de certains utilisateurs, dès lors bannis (parfois seulement temporairement) des sites d’information. La modération demande d’ailleurs une vigilance de plus en plus accrue, un grand nombre de commentaires jouant avec les limites des chartes de modération, pour s’assurer de la publication pour de commentaires souvent peu pertinents.

Modération ou censure ?

Pour éviter tout soupçon de censure, certains médias tiennent à ne pas sous-traiter la modération des commentaires. « Nous avons fait le choix de la modération a posteriori, c’est-à-dire une fois le commentaire publié, afin de laisser au débat sa dynamique, qui serait cassée par le délai d’attente de la validation des commentaires. » explique un journaliste du site Rue89 à propos de la charte des commentaires du site. Dans le même état d’esprit, Liberation.fr ne transmet à la société qui gère les commentaires de son site que les contenus signalés par au moins deux internautes. Car la censure est souvent dénoncée par les commentateurs, qui pointent du doigt un usage du ciseau jugé excessif.

D’après un sondage OpinionWay commandé fin 2011 par la société spécialisée dans la gestion de la modération Netino, une majorité (55%) d’internautes représentatifs des lecteurs d’une trentaine de sites de médias différents approuverait cependant le fait de supprimer un commentaire dans le cas de propos diffamatoires, quand 17% dénigrent cette solution qu’ils assimilent à de la censure.

Pour l’heure, aucune des techniques privilégiées par les sites d’information pour éviter les dérapages des lecteurs et trolls en tous genres ne semble donc pleinement satisfaisante. Malgré tout, les sites d’information considèrent les contributions des internautes comme susceptibles de créer un lien privilégié entre un journal et ses lecteurs. L’une des solutions au problème des « trolls » et commentaires orduriers pourrait être la notation de ces commentaires, classés selon leur degré de pertinence. Autre piste envisagée, celle de la fin de l’anonymat des commentaires, en incitant les internautes à commenter avec leurs vrais noms, en passant par certains réseaux comme Google+.

Dernière possibilité évoquée, celle de renoncer à toute modération. En prenant soin de modifier le régime de responsabilité juridique pour les propos tenus sur les différents forums ou sites d’information…

Un blog de modérateur, pour se faire une idée : www.sansmoderation.net

CdB

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A propos Marie Maurisse

Journaliste en Suisse
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Un commentaire pour Internet à l’heure de la modération

  1. Yann Lagarde dit :

    Internet à l’heure de la désinhibition

    Les nouvelles modalités de communication grâce au Web ont libéré la parole, des fois pour le meilleur, souvent pour le pire. En témoignent les réactions sur tweeter après l’élection de la nouvelle miss France Flora Coquerel : entre dénonciation du complot de la pensée unique multiculturelle, ou racisme le plus primaire, les internautes se sont déchaînés comme « oui c la nouvel France ont devrais tous se faire Bronzer et s’appelle.youcef yasmhina lailla mhoamed ect voila la France degouter .» (http://www.brain-magazine.fr/images/stories/PAGE_PRESIDENT_2/missfrance.jpg).
    On aimerait croire que ce type de commentaires ne représente qu’une minorité sur la toile, mais les remarques à caractère raciste sur la toile connaissent une recrudescence affolante. Souvent rédigés dans un français très approximatif, visant des personnalités de gauche ou simplement les immigrés, ces commentateurs instantanés ont inventé une véritable novalangue, dénonçant tour à tour le système UMPS ou les Suédois (visant bien entendu les immigrés subméditerranéens. Encore mieux, la popularité du sigle CPF (Chances pour la France) détournant une formule de la gauche pour désigner les populations immigrées. Au moindre fait divers, une avalanche de commentaires voulant connaître l’origine du malfaiteur et spéculant sur son identité : « encore une CPF ? Encore un coup des Suédois ? »
    C’est aussi l’occasion de reprendre des rumeurs, souvent infondées discréditant des personnalités. Le hoax (désinformation) le plus tenace concerne la ministre de la justice Christiane Taubira et les prétendus déboire judiciaires de son fils (http://www.linternaute.com/actualite/politique/fils-de-christiane-taubira-ne-vous-laissez-pas-pieger-par-le-hoax-0913.shtml). Chrisitane Taubira figure parmi les personnalités politiques les plus traînées dans la boue car elle incarne tout ce que déteste cette « France rageuse », militante, femme de couleur, progressiste. Ainsi le prétendu « laxisme de Taubira » et sa préférence pour les voyous au détriment des victimes figurent parmi les expressions les plus reprises.

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