L’introuvable transition numérique du journalisme

   La Tribune, France-Soir, Frankfurter Rundschau, Financial Times Deutschland et bientôt la version papier de Newsweek et peut-être l’agence Sipa News… La mort annoncée de la presse papier devient réalité. Les derniers évènements apparaissent comme les ravageurs symptômes d’une lente agonie. La révolution numérique est en marche ; ses effets sont de plus en plus violents. Le journalisme est sommé de se réinventer.

   Mais la formule de cette tant attendue « mutation vers le numérique » se fait attendre. Pis, l’équation paraît même insoluble aujourd’hui et Internet, qui paraissait être une opportunité, devient uniquement une menace. « Nous sommes sans doute le média qui a le plus travaillé en Allemagne sur le pouvoir destructeur-créateur d’Internet. Mais nous ne sommes pas parvenus à créer un modèle économique, à partir du numérique, susceptible de financer le type de journalisme que nous pratiquons », a écrit Steffen Klusmann, directeur de la rédaction du FT Deutschland sur le site du journal. Ce « type de journalisme » est le journalisme de qualité, qui réclame moyens financiers et temps d’analyse. Internet ne laisse la place ni pour l’un ni pour l’autre.

La dernière une du Financial Times Deutschland, le 7 décembre 2012.

La dernière une du Financial Times Deutschland, le 7 décembre 2012.

   En consacrant l’avènement du « buzz » et de la frénésie informationnelle, Internet a définitivement suscité une nouvelle tyrannie : celle du « clic ». C’est par elle que directeurs de rédactions web et annonceurs jurent désormais. Cette logique est à contre-courant du « type » de journalisme défendu par Steffen Klusmann. Elle favorise les titres d’articles aguicheurs et les contenus anecdotiques sur le mode des « 10 plus grands… ». Un simple tour sur les articles les plus vus des sites Internet suffit à s’en convaincre : dans la soirée du 4 décembre 2012, les internautes ont notamment plébiscité « Cours d’arabe en primaire : Marion Maréchal-Le Pen s’énerve » et « Laminé, Montebourg était prêt à s’en aller » sur le site de Libération, « Non à un monde sans sexes ! » sur celui du Monde, « Le jour où il a vu Brad Pitt dans le lit de sa femme » dans le cas du Huffington Post français ou, pour La Tribune, « Vienne reste la ville la plus agréable à vivre… Paris s’améliore à peine ». Des articles tels que « Angela Merkel ou le triomphe de Machiavel » (La Tribune) ou « Paris et Kaboul à l’heure des bilans » (Le Monde) n’ont, eux, aucune chance de figurer parmi les « top ».

Au-delà du fétichisme du « clic », Internet porte en lui un aspect encore plus destructeur : la gratuité. La plupart des contenus des grands journaux y est librement accessible. En Espagne, El Pais ne fait même payer aucun de ses contenus. Mais le pari est risqué : il implique une dépendance entière aux revenus publicitaires. Ces derniers posent pourtant problème : un média survivant grâce aux annonceurs perd une part de son indépendance éditoriale. Surtout, ces recettes sont en forte baisse depuis la crise de 2007-2008 – El Pais a perdu 60% de ses revenus publicitaires et va en conséquence licencier près d’un tiers de ses effectifs. Il ne faudrait donc pas trop y compter pour penser l’économie du journalisme 2.0.

  Comment trouver un modèle viable dans ce contexte ? Un média qui déciderait de faire payer ses contenus se trouverait forcément esseulé – donc perdant. Les internautes se reporteraient immédiatement sur les sites proposant les mêmes contenus gratuitement. La solution, si elle existe, résidera forcément dans une réaction collective et coordonnée. Condition sine qua non pour qu’un « certain type de journalisme » survive.

Y. B.

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A propos Marie Maurisse

Journaliste en Suisse
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